CHRISTIAN VELLAS



   

     

Symphonie
en noir et blanc

 










Couleur ou noir et blanc ?
– Noir et blanc...
Amandine a répondu au vendeur de rouleaux photographiques avec « son doux sourire et ses yeux de gazelle ». C'est la phrase que Samir lui murmure souvent quand elle s'abandonne. Quand leurs corps se nouent dans des chambres d'hôtel. Elle, sa blondeur, sa blancheur lumineuse, lui, sa peau noire, luisante dans la nuit.
Elle imagine les photos qu'elle fera avec Samir, sur les bancs secrets de la Perle du Lac, dans les forêts du Salève, au bord de l'Allondon. Et peut-être sur des draps blancs chiffonnés. Une pose complice, avec son dos sombre dominant ses « seins de neige vierge »... Samir aime parsemer ses propos de formules poétiques, au goût oriental et décalé. Amandine adore.


L'ENREGISTREMENT D'ANTAR PAR DECCA


Samir est venu étudier à l'Université de Genève, et sa rencontre avec Amandine date de quelques mois. C'est son amour de la musique qui les a rapprochés. Quand il a appris qu'elle était second violon dans l'Orchestre de la Suisse Romande, son intérêt pour cette fille de notables genevois a subitement bondi « de pianissimo à fortissimo, ma grive musicienne ».
Pourtant, tout les sépare. Samir est l'un des nombreux fils d'un proche de l'émir du Koweït. Enfant d'une jolie servante, il est noir. Et musulman sunnite. Le père d'Amandine est pasteur ; un de ses oncles, banquier ; un autre, colonel dans l'armée suisse. C'est dire qu'étaler leur passion au grand jour, dans cette Genève de 1954, est impensable !
Mais aux abords de l'université, dans les petits bars et restaurants du quartier, leurs rencontres semblent banales. Des groupes d'étudiants de toutes ethnies, de toutes couleurs, de toutes langues se côtoient et se mélangent. Devant un café, en ce matin du samedi 8 mai 1954, ils n'osent pas se prendre par la main, mais se caressent des yeux.

– Tu as lu le Journal de Genève ? demande Samir. Diên Biên Phu est tombé. Le dernier message du général de Castries au commandement français d'Hanoï est pathétique :
« Après vingt heures d'un combat sans répit, allant jusqu'au corps à corps, l'ennemi s'est infiltré dans tout le réduit central. Les munitions manquent. La résistance va être submergée. Les soldats vietminh ne se trouvent qu'à quelques mètres du poste de radio d'où je vous parle. Je donne des ordres pour opérer le maximum de destructions. Nous ne nous rendrons pas. »
– Bah ! répond Amandine. C'est une nouvelle étape de la décolonisation. Mais je n'échapperai pas au débat, demain, lors du repas dominical dans notre propriété d'été, au bord du lac. Le colonel va se lancer dans une analyse des stratégies comparées, le banquier calculera les répercussions sur la Bourse. Mon père tapera sur ces communistes athées. Pour moi, l'Indochine me paraît si loin...
Ma priorité actuelle est cet enregistrement d'Antar au Victoria Hall, ces prochains jours. Ce sera un événement. Le premier enregistrement en stéréo ! Les disques Decca ont envoyé un de leurs meilleurs spécialistes, un certain Roy Wallace. On répète sans cesse cette suite symphonique de Rimski-Korsakov. Ansermet est d'une exigence inouïe. Avec nous. Avec les preneurs de son. «Ne multipliez pas les au micros pour trafiquer et pousser artificiellement des nuances », gronde-t-il... C'est à mes musiciens de jouer plus
ou moins fort pour rétablir les équilibres !
– Tu as dit Antar, s'exclame Samir. Mais c'est aussi mon histoire ! Tu connais donc un peu cette merveilleuse épopée qui conte les exploits de ce chevalier arabe mythique ? Voici plus de précisions. Nous sommes au VIe siècle. Antar est un  poète préislamique. Ses odes délicates font partie de l’anthologie des « Suspendues », ainsi nommées parce que,  d'après la tradition, elles auraient été brodées et suspendues
 à la Ka'ba de La Mecque.
– Quel rapport avec toi, beau conteur oriental ?




   
Le légendaire Antar (Poème héroïque arabe, illustration de E. Dinet, 1898).          


– Attends. Antar était né d'une Noire enlevée en Abyssinie. Son maître, qui traitait d'habitude sa nombreuse progéniture avec bienveillance, relégua ce rejeton noiraud au rang d'esclave.– Chez nous, on appelait naguère ces enfants des bâtards...– Antar grandit, en beauté, force et intelligence. Vers ses vingt ans, il participa à de nombreuses batailles contre des tribus ennemies, et sa bravoure lui valut de remonter dans l'estime des siens. On le nomma « Cavalier du soleil », et son père le reconnut enfin comme son fils légitime. Il put alors être accepté par l'élue de son cœur, sa cousine Abla, depuis longtemps conquise par les poèmes d'amour qu'il lui adressait en cachette...
– Et ces amours légendaires ont inspiré une symphonie à Rimski-Korsakov. Celle que nous allons graver sur vinyle au Victoria Hall dans cinq jours. Mais tu ne m'expliques toujours pas pourquoi tu te sens concerné par cette émouvante histoire...
– Moi aussi, je suis né d'une liaison de mon père avec une Noire. Moi aussi, j'ai été tout de suite méprisé et écarté durant toute mon enfance et adolescence à cause de la couleur de ma peau. Moi aussi, jai dû lutter contre la violence d'un groupe familial, rejetant cet intrus qui faisait tâche.
– Tu n'as pas chevauché dans des batailles, comme Antar, cimeterre au poing, pour conquérir la gloire rédemptrice !
– Mes victoires, ma reconnaissance, je les ai obtenues par mes études. Mes diplômes. Je le dis avec rage, sinon avec humilité : c'est en devenant l'un des étudiants le plus méritant de mon pays que j'ai gagné respect et considération. Si aujourd'hui je peux fréquenter quelques mois l'Université de Genève, bénéficiant d'une bourse généreuse, c'est parce que je me suis battu avec la même énergie qu'Antar, le rebelle au cœur de lion.


UN DÉSENCHANTEMENT IRRÉVOCABLE ET RÉSIGNÉ



Le lundi 10 mai, Amandine rejoint Samir au bar de leurs habitudes matinales. Elle est soucieuse. Comment va évoluer sa relation avec Samir ? Elle ne voit pas d'issue « raisonnable ». Tant d'écueils, de différences, culturelles, sociales... Pour l'instant, ils ont faim l'un de l'autre. Mais cette passion peut-elle se transformer en amour durable ? Est-elle sûre d'avoir la force de lutter contre tous les préjugés de son époque ? Est-elle prête à tout quitter pour un homme venu d'ailleurs ?
En brisant son croissant, elle interroge Samir :
– J'ai repensé aux amours d'Antar et Abla. Pourquoi n'a- t-elle jamais laissé soupçonner à son entourage ses sentiments pour son beau soupirant ?
– Ma tourterelle naïve ! En ce temps-là, une fille ne s'appartenait pas. Elle était la possession de son père, de ses frères, de son clan. Une monnaie d'échange, un gage diplomatique, un atout pour conforter ou créer des alliances.
– Ça a changé ? On ne le dirait pas. À voir vos femmes cadenassées, enfermées, cloîtrées...
Samir la regarde droit dans les yeux :
– Est-ce qu'une Suissesse, aujourd'hui, en 1954, a souvent le courage de défier la société dans laquelle elle vit pour suivre l'homme qu'elle aime au bout de monde ? En abandonnant famille, amis, statut social, confort ? Donne-moi des exemples !
Amandine sent le danger, sourit, ose poser ses doigts, pour la première fois en public, sur la main de Samir et change de conversation.
– Quels sont les commentaires du Journal de Genève sur Diên Biên Phu ?
– On analyse les raisons de cette débâcle. L'éditorial de Bernard Béguin est remarquable. Comme toujours. Il se termine ainsi :
Si le choc psychologique de la chute de Dien Bien Phu pouvait déclencher en France l'examen de conscience nécessaire, alors le sacrifice de la garnison de Castries n'aurait pas été vain.
Finalement, c'est une autre information, en une, qui m'a attiré. Titrée, « Le roman d'une jeune fille ». Le chroniqueur écrit :
« Bonjour tristesse », qui vient de paraître chez Julliard, est l'œuvre d'une jeune Française de dix-huit ans, Mlle Françoise Sagan. Il témoigne d'une extraordinaire aptitude à pénétrer les âmes, à jeter des clartés dans leurs recoins les plus obscurs, mais il fait voir un désenchantement irrévocable et résigné. On sent que l'héroïne va d'un cœur léger au-devant de la tristesse, comme si là seulement étaient la raison, le secret de la vie [...]. Mais où sont les douces adolescentes d'autrefois, qui, connaissant moins la vie, gardaient le précieux privilège de rêver à ce qu'elle leur réserverait ?
– Samir, cette phrase me fait peur : L'héroïne va d'un cœur léger au-devant de la tristesse... Encore un roman dû à une crise d'acné juvénile. Cette Françoise Sagan sera vite oubliée, j'en suis sûre.
– Quand me présenteras-tu à ta famille ? On pourrait organiser une rencontre fortuite... Juste pour voir leur réaction. « Voici un ami de l'Uni... ». Ça suffirait.
– Oui... Je vais y réfléchir... C'est difficile. On verra...



  
                                                        L'envoûtante Peri Gul Nazar (llustration de E. Dinet)




TOUS LES HOMMES VEULENT DÉVORER LES GAZELLES




Ce mardi 11 mai, Amandine n'a rejoint Samir que tard dans la soirée. Épuisée. Des heures de répétition avec Ansermet, implacable, infatigable.
– On a beaucoup parlé du thème de la symphonie. Bâtie sur un des multiples contes inspirés de la vie de ton valeureux guerrier. L'auteur en est un journaliste russe, Osip Ivanovich Senkovsky – 1800-1859 – « un personnage opportuniste et peu scrupuleux », selon certains. Qui se faisait appeler le baron Brambeus. Tu vois le genre... Bref, ce monsieur a inventé une rêverie orientale qui a séduit Rimski-Korsakov. "Le sujet était particulièrement attirant pour un compositeur de musique," écrira-t-il dans son autobiographie.
– Tous les arabes connaissent ce texte légendaire, assure Samir. Chez vous, souvent, Antar n'est qu'une marque de lubrifiants et d'huiles pour moteurs, créée en 1927. Mais je suis curieux de voir comment tu as assimilé cette histoire merveilleuse.
– Je résume. Dis-moi si je me trompe. Antar erre dans le désert de Sham, au milieu des ruines de l'antique cité de Palmyre. Dépressif, déçu par l'ingratitude des hommes, il a décidé de les fuir et de vivre désormais en ermite. Soudain, une gazelle blanche apparaît et Antar essaie de
l'apprivoiser.
– Tous les hommes essaient d'apprivoiser les gazelles. Moi, par exemple...
– C'est alors qu'un immense oiseau noir surgit, voilant le soleil de ses ailes immenses. Et veut attaquer la gazelle pour la dévorer.
– Tous les hommes veulent dévorer les gazelles. Moi, par exemple...
– Tu es insupportable ! Antar brandit sa lance et décourage l'horrible prédateur. Puis il s'endort à l'ombre des colonnes d'un temple écroulé. Et sombre dans un rêve délicieux. Il est dans un palais bruissant de fontaines, de chant d'oiseaux, orné de statues d'albâtre et de buissons de jasmin. De belles esclaves jouent d'instruments à cordes en dansant lascivement. Bref, les fantasmes habituels de mâles orientaux. N'est-ce pas Samir ? À ce moment, l'ancienne reine de Palmyre, la belle Peri Gul Nazar, apparaît. Antar réalise que c'est elle qui s'était métamorphosée en gazelle. Pour remercier son sauveur, elle lui offre de réaliser trois de ses souhaits. Antar choisit la vengeance. Il était rancunier. Le pouvoir. Il était ambitieux. Et l'amour. Il était naïf. C'est bien juste ?
Je suis prisonnier de l'éclatante blancheur de tes dents légèrement crénelées, de la beauté de tes lèvres, sur lesquelles le baiser est si doux et suave. Je respire ton haleine embaumée, dont le parfum est comme celui que le musc exhale d'un vase où il est conservé : je cite de tête ces vers du Moallaca du poète. Continue, je bois tes paroles.
– Ce premier thème est développé par Rimski-Korsakov dans la partie initiale de sa symphonie. Une succession de tempos opposés, variant dans l'intensité dramatique : largo – allégro – largo – allégretto – adagio – allégretto – largo. Des accords de cors et bassons font vibrer tout d'abord le désert surchauffé. On plante le décor. Antar, seul et songeur, est accompagné d'une marche angoissante, scandée par la timbale, soutenue par les cordes basses. Des notes d'une flûte cristalline achèvent l'introduction. Nous sommes dans l'immensité d'une écrasante solitude. Les cordes enchaînent pour répéter le leitmotiv qui va irriguer toute l'œuvre. Mais voilà la gazelle poursuivie par l'oiseau tueur, voilà les roulements de cymbale, le tonnerre des timbales, le grondement des tubas. Antar s'interpose, brandit son cimeterre. Le danger est écarté. La douceur des harpes prend le relais, solos et arpèges, bois clairs et violons chantent la joie retrouvée. Les tempos apaisés sont ceux de de cœurs reconnaissants et sereins. Ansermet exige de la légèreté, des nuances, des modulations, de la dentelle orientale. Nous avons repris cette première partie encore et encore ! J'ai mal au bras et à l'épaule. Mon violon me semblait peser une tonne à la fin...
Emmène-moi manger une pizza.






LA VENGEANCE, LE POUVOIR, L'AMOUR.


Ce mercredi 12 mai, journée marathon pour Amandine et l'Orchestre de la Suisse Romande. Les répétitions s'enchaînent pour mettre en place les trois autres parties de la symphonie. Une courte pause permet à Amandine de rejoindre Samir dans un restaurant de Plainpalais.
– Nous avons travaillé ce matin sur le premier plaisir réclamé par Antar à la reine magicienne : la vengeance. Ce guerrier, quoi que tu en dises, était un brutal. Répondre au sang par le sang... Mœurs d'une époque barbare et des crimes d'honneur.
– L'honneur est ce qui reste à ceux qui ont tout perdu. Et on l'avait traité de « fils de la négresse » !
– Comment Rimski-Korsakov traite-t-il ce thème périlleux ? Allégro ! Ses percussions, ses cuivres hargneux font éclater la colère. Une explosion d'énergie et de haine. Quel contraste avec la fin du premier mouvement... Mais ça réveille !
La troisième partie – allégro risoluto alla marcia – illustre le pouvoir. Ses joies, ses fastes. Est-ce l'évocation d'une fête triomphale après la bataille ? Un banquet somptueux donné à des courtisans ? Le tambourin claque, on imagine des danseurs, des tintements de verres.
– Des danseurs ? Je ne crois pas, coupe Samir. Rimski- Korsakov ne souhaitait pas que l'on puisse danser au son de sa musique. Cette idée l'irritait, et il a écrit, à propos de la célèbre danseuse américaine Isadora Duncan, qu'il n’admettrait pas qu'elle « explique par ses mimiques mon Antar, ma Shéhérazade ou l'Ouverture de Pâques ».
– Ce soir, nous allons répéter le quatrième et dernier mouvement. Celui que j'aurais mis en premier et qui concerne le troisième vœu d'Antar : connaître les joies de l'amour...
– Réfléchis, Amandine ! Cela permet de terminer la symphonie en apothéose. Plus rien après l'amour !
– Allégretto – adagio. On retrouve le motif de la gazelle reine de Palmyre. Les cordes murmurent des notes sensuelles. Antar connaît les délices de l'amour dans les bras de Peri Gul Nazar. C'est le moment des serments. Il lui fait promettre que, si jamais elle s'aperçoit un jour que l'amour qu'il lui porte faiblissait, elle devrait le tuer. Ce qui arrive inévitablement, prétexte pour faire intervenir les harpes et les flûtes plaintives. Et clore cette symphonie de manière attendrissante.
– En réalité, précise Samir, si l'on préfère la version rapportée par la légende, Antar fut tué par un Arabe appelé Zobeir et surnommé le Lion à la patte blessée. Celui-ci avait eu les yeux crevés par un ancien prétendant d'Abla, qui l'avait convaincu que son agresseur était Antar... Les poètes aiment chanter les situations compliquées. Porté par sa haine injustifiée, Zobeir décocha une flèche empoisonnée qui se planta dans l'épaule d'Antar. Il s'était entraîné durant ête des années à tirer à l'arc malgré sa cécité, se guidant au bruit et au déplacement de ses cibles. Mais tu me parais nerveuse Amandine. Tout s'est bien passé pour toi ?
– Je ne voulais pas t'en parler... Mais finalement ça me soulage. En pleine répétition, Ansermet a fait arrêter tout l'orchestre et m'a fusillée de ses yeux bleus. Je savais que je n'arrivais pas à jouer parfaitement ce passage, quand le héros meurt bercé par la douceur des cordes.
– Le poète a écrit : « La mort est un abreuvoir, et je dois un jour boire dans la coupe avec laquelle on y puise. »
– Il m’a demandé de rejouer seule ce passage, en essayant de transmettre plus d'émotion. « Votre instrument doit de pleurer, mademoiselle... » J'étais mortifiée. J'ai repris le passage, devant l'orchestre silencieux. Ansermet, armé de sa longue baguette, m'hypnotisait. Je tremblais. J'ai essayé de penser à toi, à la tristesse d'une séparation... Mais c'était encore moins bien. Forcément. Ansermet a pourtant jugé : « C'est mieux, mademoiselle. Beaucoup mieux. » Et l'incident a été clos.
– Est-il colérique parfois ?
– Rarement. Souvent impatient, certes... Mais il fait toujours preuve de courtoisie. Monsieur, Madame, Mademoiselle... Il nous apostrophe sans cesse pour expliquer, expliciter, préciser ses volontés. Détaille chaque mouvement, raconte son interprétation de la partition. « Vous sentez battre le cœur de cette gazelle qui fuit devant l'oiseau noir ? Ici le tempo s'accélère, halète... Reprenons. »
 Chacun le vénère, et nous mesurons le privilège d'être dirigés par un tel chef.



L’ARBRE DE WALLACE


– Amandine, parle-moi des conditions matérielles de cet enregistrement exceptionnel. On sait qu'Ernest Ansermet est un précurseur. L'avènement de la stéréophonie le passionne. Sa collaboration avec l'ingénieur de Decca, Roy Wallace, va sans doute révolutionner l'histoire de la musique enregistrée.
– Oh ! moi, la technique... Je peux simplement te décrire la forêt de câbles et de micros qui encombrent le Victoria Hall. Au-dessus de l'orchestre, une perche de quelque trois mètres est placée légèrement en arrière du podium du chef. Elle supporte trois micros.
– C'est bien ça ! Tu le sais, je suis curieux de ces avancées technologiques. J'ai discuté avec les experts anglais. Ce système est baptisé "L'arbre". Ils sont fiers de cette innovation. Les trois micros omnidirectionnels sont disposés en T et orientés d'une trentaine de degrés vers l'orchestre. Les micros de droite et de gauche sont éloignés d'environ deux mètres, celui du centre étant placé à un mètre cinquante vers l'avant. C'est lui qui fait le « mélange » entre les trois canaux. Les signaux stéréo sont conduits vers un enregistreur Ampex 350-2 fonctionnant à quinze ips. Soit le défilement de la bande, compté en pouces par seconde...
– Arrête ce charabia ! Moi, je ne m'occupe que de mon violon. Pourquoi comprendre comment mes notes sont recueillies et mises en conserve par des machines ? Je trouve cela magique. Quand cet enregistrement sera en boîte, j'aimerais discuter avec toi de nos vacances cet été. Si j'allais découvrir ton pays, le Koweït ? Je dirai à mes parents que je pars aux États-Unis avec une amie, ils ne se douteront de rien. Qu'en penses-tu ?
– Oui... Je vais y réfléchir... C'est difficile. On verra...


LA VIE COULE SANS ARRÊT


Amandine se douche l'eau tiède coule sur son corps sans arrêt sans arrêt elle pense à Samir ils ont fait l'amour hier soir son odeur est encore dans ses cheveux l'eau ruisselle comment cette histoire va-t-elle finir ou se poursuivre le rouge-gorge est mort il s'est fracassé contre la vitre un autre rouge-gorge le chassait de son territoire la vie tient à peu de chose les territoires moi ici toi là-bas l'eau coule aura-t-elle le courage de prendre une décision elle répète avec l'OSR à 15 h Samir s'impatiente s'irrite on l'a traité de sale Noir dans un bus un ivrogne mais quand même comment va-t- elle s'habiller aujourd'hui jupe ou pantalon elle reste sous la douche dolente pas envie d'attaquer cette journée la repousser de quelques minutes elle est bien elle est mal elle est stressée comment se décider l'eau est si bonne vivre le moment présent pas l'avenir l'eau détend console rester ainsi mille ans pour ne pas avoir à trancher que faire du rouge-gorge le chat va traîner son minuscule cadavre dans l'appartement l'eau est si bonne la laisser couler sans arrêt...


L'ORCHESTRE EST TOUT ENTIER DANS MON BUREAU !


Jeudi 13 mai. Tout est en place au Victoria Hall pour l’en- registrement. Les personnes non indispensables à la séance ont été chassées. Pas de curieux, de photographes, même pas un pompier de service. Un seul éternuement et tout serait à refaire !
Au-dessus du podium, l'arbre à micros est accroché. L'orchestre est installé, les musiciens ont fini d'accorder leurs instruments.
Ansermet entre, salue par réflexe, brandit sa baguette, un instant immobile pour capter le maximum d'attention. Et lance l'attaque d'Antar. L'instant est historique. Le premier enregistrement d'une œuvre en stéréo. La baguette du chef prolonge le geste du bras, l'amplifie. Il doit être schématique, prône Ansermet. Plus fort que la main, il doit indiquer le tempo avec précision. La « battue »,  c'est la boussole de l'orchestre, sa respiration, sa communion.
– Quel moment unique ! raconte Amandine. Je n'ai pas vu passer ces quelque trente-cinq minutes d'enregistrement. Un souffle épique, plus qu'un climat féérique, traverse cette interprétation d'Ansermet. À mon avis, du moins. Mais je préfère cette fougue, ces cuivres qui sonnent, cette épopée guerrière à trop d'orientalisme de carte postale... Je ne suis pas objective ?
– Pour répondre à ta question, voici un extrait du billet publié ce jeudi en Une du Journal de Genève :
" Pourquoi en vouloir aux gens qui ne pensent pas comme vous ? Est-ce leur faute ? Hé ! non, pas plus que de la vôtre. Ils n'ont pas reçu la même éducation, les mêmes enseignements, le même caractère que vous [...]. Pensez à ce que serait le monde si tous les êtres avaient des réactions identiques ; si les jugements en art, en littérature, en politique, en esthétique, étaient semblables. Il n'y aurait plus de conversation, ni de confiance, ni d'amour [...]. L'avez-vous nce remarqué ? Lorsque deux êtres qu'animait le feu de la discussion ont enfin trouvé leur commun dénominateur et fini par s'entendre, eh ! bien, ils ne savent plus que se dire".
– Tu te défiles...
– Dis-moi plutôt comment a réagi Ernest Ansermet, en écoutant les premières prises de l'enregistrement ?
– On rapporte qu'il est enthousiaste. Il aurait déclaré un truc du genre : « C'est magnifique, remarquable ! Mon orchestre entre tout entier dans mon bureau alors que j'y suis tranquillement assis ! »
– Ce succès doit lui donner des idées.
– Oui. On en parle déjà. Les techniciens de Decca veulent maintenant réenregistrer Shéhérazade. Ce sera la deuxième version, après celle de 1948. En mono et stéréo, et c'est prévu les 22 et 23 septembre prochains. Mais seule la version mono paraîtra dès la fin septembre. Tu comprends donc, Samir, que je suis prise à cent pour cent par l'orchestre... Je renonce donc à mes idées de voyage au Koweït cet été.
– Moi aussi, j'ai passé mes examens et je dois retourner maintenant dans ma famille. Quelques mois... Puis à la rentrée, je pars une année en Angleterre pour compléter ma formation. On compte beaucoup sur moi, j'appartiens à la relève scientifique de mon pays. Nous allons bientôt nous dégager du protectorat britannique(1). Notre indépendance est en vue. Je ne peux décevoir. Mais on trouvera bien des occasions pour se voir et s'aimer...
    Amandine et Samir se mentent. Avec douceur, hélas !

(1) La pleine indépendance du Koweït fut entérinée le 19 juin 1961.     
    

COLÈRE NOIRE




Ce mercredi 2 juin 1954, Amandine retrouve Samir dans leur restaurant habituel de Plainpalais. C'est un dîner d'adieu, Samir reprenant l'avion pour le Koweït le lendeun main. Amandine s'est faite belle : l'appellera-t-il encore « sa gazelle au long cou fragile » ?
Samir est plongé dans la lecture du Journal de Genève. Il lève à peine la tête quand elle s'assoit en face de lui.
– Tu lis la critique du dernier ouvrage d'Albert Cohen, "Le Livre de ma mère" ? Je viens de la parcourir. Notre écrivain « genevois » est encensé à la Une :
Ce livre poignant et pathétique, d'une véridicité qui va parfois au-delà du vrai, résume le drame de tous les hommes : celui de n'avoir qu'imparfaitement connu les êtres qui nous étaient chers, et que la magie du souvenir métamorphose dans notre cœur ; de ne pouvoir les rejoindre tels qu'ils vivent en notre mémoire ; d'être toujours en retard sur les sentiments qu'ils nous inspirent, bref, de rester seul avec sa « tendresse en chômage ». Faut-il donc que nos proches ne soient plus là pour que nous découvrions les raisons profondes que nous avions de les
aimer... N'est-ce pas en effet des questions primordiales ?
– Tu ferais mieux de lire en priorité le grand texte qui jouxte cette chronique, signé L. P, leur correspondant à Washington ! Consacré à la première décision prise par Earl Warren après sa nomination à la présidence de la Cour suprême aux États-Unis. Elle concerne son intention d'abolir la ségrégation scolaire. Warren affirme, dans l'attendu décisif de son jugement :
Séparer les enfants noirs des blancs, seulement à cause de leur race, leur donnerait un sentiment d’infériorité par rapport aux autres, sentiment qui ne pourrait plus être effacé de leur cœur et de leur esprit...
– Tu as l'air bouleversé !
– Voici la suite de l'article :
L'école noire n'est en principe pas très «différente» de
l'école blanche, sauf qu'elle est moins bien tenue, moins bien chauffée et que la maîtresse est moins bien payée que sa collègue blanche. Car le budget de certains États prévoit parfois deux fois plus d'argent pour l'éducation d'un Blanc que pour celle d'un Noir du même âge et dans la même classe.
– Tout cela va donc changer ?
– Les États du Sud, Georgie et Mississipi en tête, menacent d'abolir leur propre système scolaire si la Cour suprême les oblige à exécuter le jugement de Warren. Et de le remplacer exclusivement par des écoles privées, où seuls les Blancs seraient admis. Devant cette levée de boucliers, Earl Warren temporise, se contente de poser le principe et d'en remettre l'application à l'automne... Le journaliste souligne :
Si les petits enfants blancs et noirs pourront bientôt aller à la même école et jouer ensemble, ils ne pourront cependant pas s'y rendre côte à côte, car la ségrégation subsiste dans les autobus et les trains, et les Noirs doivent aller s'asseoir dans un compartiment ou un wagon séparé. Ils ne pourront pas non plus aller à la même piscine car, même à New-York, Noirs et Blancs ne peuvent se baigner ensemble.
C'est seulement depuis l'année dernière qu'à Washington Noirs et Blancs peuvent se rencontrer dans les mêmes restaurants. Mais en Virginie, de l'autre côté du pont, restaurants, cabinets, bars, cinémas, églises (sauf les églises catholiques) sont « segregated » comme dans tout le reste du Sud.
Et il est bien entendu interdit à un Noir d'épouser une Blanche, et vice versa, et les relations extralégales et interraciales sont sévèrement condamnées, sinon par la loi, du moins par l'opi- nion publique et parfois par les fouets du Ku Klux Klan.
Scandaleux, écœurant ! J'ai envie de tout casser quand je lis ça ! Quand on est Noir, ce mépris étalé comme une évidence est une terrible souffrance. Voici la dernière phrase du journal :
Au moment même où Warren prononçait son jugement et s'adressait plus au cœur qu'à la raison de ses compatriotes, les édiles de la capitale américaine étaient divisés sur la question de savoir s'il fallait permettre aux nègres (oui ! C'est bien écrit les nègres !) d'accéder aux emplois de conducteurs de tramway et d'autobus. Et les employés blancs menaçaient de faire grève si les Noirs étaient admis.
– Calme-toi ! Nous ne sommes pas aux États-Unis.
– Mais à Genève où, en 1954, une Blanche n'ose pas présenter son amant noir à son père pasteur, à son oncle banquier, à son oncle colonel dans l'armée suisse !


QUAND SON VIOLON PLEURAIT


Samir rentré au Koweït, ses messages s'espacèrent peu à peu. De son côté, Amandine ne connaissait pas le chagrin d'amour qu'elle redoutait... Non. La musique emplissait sa vie, l'accaparait. L'image de Samir se diluait dans l'urgence des jours.
Puis ce fut une dernière lettre, portant un timbre bleu avec l'effigie de la reine d'Angleterre et la surcharge « KUWAIT 10 RUPEES ». Cette missive est restée dans le coffret secret d'Amandine, comme une fleur fanée.
Samir expliquait :
« Je ne t'oublie pas. Comme a écrit le poète des sables que je t'ai si souvent cité, “la place que tu occuperas toujours dans mon cœur, garde-toi d'en douter, sera celle d'un objet respecté, adoré.”
À jamais, tu fais partie de ma vie terrestre. Mais celle-ci avance avec indifférence et le destin a déjà tracé ma route. Ma famille vient de me choisir une épouse. Je dois obéir aux décisions de ma tribu. Sans enthousiasme, mais sans révolte. Je te souhaite d'être heureuse. Nos couleurs de peau différentes avaient creusé un fossé que nos élans les plus purs n'ont pu franchir. Nos mondes ne pouvaient pas encore coïncider. Nous nous sommes rencontrés trop tôt dans un monde trop jeune... »
Amandine avait souri tristement en lisant cette formule détournée de Musset... Samir était un étudiant brillant. Au style un peu grandiloquent certes, mais c'était la marque de son tempérament. Jamais plus, un homme ne lui chuchoterait qu'elle était « une gazelle aux longs cils frémissants »...
Elle a empilé sur cette lettre d'adieu des dizaines de photos. Dans ses moments de vague à l'âme, elle met le disque de la Symphonie no 2,
 l' « Antar » de Rimski-Korsakov, auquel elle a participé lors de ce fameux mois de mai 1954. En l'écoutant, elle scrute les clichés un à un, traces de bonheur d'un printemps brûlant. Samir et son bras sombre sur ses épaules, sur une plage d'Yvoire, Samir et son sourire dans un restaurant du Salève, Samir l'enlaçant dans un bal de campagne... Était-ce le 14 juillet, de l'autre côté de la frontière ? Pourquoi devaient-ils se cacher et ne pas proclamer leur amour comme tous les jeunes de leur âge ?
Amandine écoute la musique de Rimski-Korsakov, attendant le passage qu'Ansermet lui fit répéter, seule devant l'orchestre silencieux. Oui, son violon pleurait enfin... Et ses larmes tombent aujourd'hui sur ces photos de jeunesse.
  En noir et blanc.


ÉPILOGUE

 
 Amandine s'est mariée en 1958 avec un certain Jean-Jacques C., de la rue des Granges. Une rue qui ne sent plus de le crottin depuis fort longtemps. Il fallait bien que sa vie se fasse, que son corps soit comblé, que sa tendresse se déverse. Sa carrière avec l'Orchestre de la Suisse Romande se poursuivit fidèlement, et elle participa à tous les enregistrements d'Ernest Ansermet. Jusqu'à l'ultime, en 1968, consacré à la troisième symphonie, opus 11, d'Albéric Magnard (un compositeur un peu oublié, dont la fin fut tragique : en août 1914, il fut tué, à quarante-neuf ans, dans sa propriété encerclée et incendiée par les troupes allemandes). Un des fils d'Amandine, Benoît, se maria avec une jolie Sénégalaise, Aminata. Amandine, à l'étonnement de sa famille, fut tout de suite une ardente complice de la jeune Noire et la défendit bec et ongles contre toute médisance ou méchanceté. La cérémonie se déroula dans le temple deChêne-Bougeries, l'un des quatre temples protestants suisses de forme ellipsoïdale. Les cloches furent très gaies, ce jour-là.
Benoît et Aminata eurent deux beaux enfants.
Couleur... d'avenir.





Cette nouvelle a été publiée dans le livre que l'Orchestre de la Suisse Romande (OSR) a édité pour célébrer le premier siècle de sa création (1918-2018). Titré "OSR PREMIER SIECLE", éditions Slatkine.